-Mais où vas-tu ? lui dit-il

-Je ne sais pas trop, mais ils m’ont parlé d'une langue de terre très exiguë qui abrite un pôle

-Ah, tu vas rejoindre un pôle ?!

-C'est plutôt cette terre étroite qui m'attire, même si j'emmène ma boussole, curieux de voir le comportement de l'aiguille là-bas.

-C'est celle que je t'avais offerte le jour de la fête de l'âne

-Non, celle ci, j'avais regardé un matin si elle flottait...

-Elle a coulé?

-Elle est par trois mètres de fond dans l'étang du Gros, depuis le temps son mécanisme doit être grippé.

-Cela m'attriste, t'en as racheté une autre?

-Le lendemain même!

-Une, en laiton, avec le blocage de l'aiguille?

-La même, au même endroit.

-Alors montre la, que je la charge de ce que j'ai à te transmettre...

-Toujours tes bêtises de fluide vital et autres sortilèges. Fais vite, je veux au moins m'avancer jusqu'aux coteaux d'Eyrau aujourd'hui !

...

-Voilà, elle est prête à soulager ta route, du fond de l'étang j'ai transféré la force de l'autre.

-Je n'ai pas besoin d'être soulagé, c'est mon choix qui me soulage !

-Tu me ramèneras de la terre verte si t'en trouves ?

-Oui

-Tu te rappelleras que la boussole ne flotte pas?

-Oui, oui... lança-t-il sans se retourner et en allongeant le pas.

 

 

 

Xavier Lafaysse

Les SEMAPHORES de Xavier lafaysse par Jean-louis Hardouin

 

     Imaginons un phare planté au bout d'une petite bourgade du littoral. Un touriste arrive. Il repère sans difficulté l'imposant édifice qui pousse droit au milieu des maisonnettes comme un arbre au milieu d'un champ de pâquerettes. Il est venu pour visiter. Il note le nombre de marches, la qualité de la pierre, l'intensité formidable de la lampe et repart à la fois surpris par une telle démesure et rassuré par l'audace du bâtisseur dont la proximité l'a conforté dans sa propre humanité.

     Mais que connaît-il du phare par rapport au marin qui cherche au loin la petite lumière intermittente. Qu'en est-il de la hauteur du bâtiment par rapport à la longueur du trajet qu'il balise ? Qu'en est-il du nombre de marches à gravir par rapport au nombre de mètres-cubes à pourfendre pour regagner le port ?

     Ainsi sont les sémaphores de XAVIER LAFAYSSE. Repères sur l'océan de la pensée, destinés aux voyageurs de l'esprit ou invitant à l'exploration de sa propre intimité. Comme tout objet signalétique ils comportent des éléments dont la visibilité se doit d'être supérieure au milieu environnant. Cette suprématie visuelle doit en plus se doubler d'une suprématie symbolique ou plus simplement intellectuelle car c'est aussi dans le domaine de la pensée que les sémaphores se destinent à être opérants. Cette double contrainte dont l'artiste s'est fait sa règle est le générateur des éléments "provocants" de l'œuvre de Xavier Lafaysse. Doublement provoquant même, car "provocants" au sens figuré, au sens de la figuration pourrait-on avancer, et devant provoquer au sens propre une réaction intellectuelle ou introspective du spectateur.

   A la fois objets de science-fiction et d'archéologie scientifique, les Sémaphores de Xavier Lafaysse rappellent l'époque où la science était porteuse de tous les rêves et évoquent un futur où l'homme aura appris d'autres façons de se situer dans son rapport au monde.

   Chaque frêle gesticulation, chaque petite lumière, chaque clignotement, chaque déplacement incertain, chaque apparition, chaque disparition, chaque grésillement, chaque frôlement nous indique notre position et nous renseigne comme si nous étions des voyageurs au long cours retenus au loin dans un inextricable périple.

   La succession des rencontres avec chaque objet donnant forme à notre cheminement. C'est en effet à une rencontre qu'invite chaque sémaphore. Plus que la délectation ou a la contemplation, tout est réussi pour que l'on ose une expérience intime.

   Tout comme dans le fantasme qui par son expression stéréotypée recouvre un vécu absolument unique et personnel, chaque sémaphore, au-delà de sa mécanique signalétique cible notre profonde singularité.

   Fantasme de voyage, ou l'inverse, il n'en reste pas moins qu'ils ont aussi pour mission d'interroger notre rapport au monde… petits bouts par petits bouts.